Théophile Gautier, selon Spoelberch de Lovenjoul dans Poésies
de Théophile Gautier mises en musique, fut celui parmi les poètes
romantiques dont les compositeurs choisirent le plus souvent les poèmes
pour leur musique. Personne n'était mieux placé que le grand
historien du romantisme pour faire une telle affirmation, et même
si la Bibliographie de la France ne confirme pas son jugement chaque année,
je crois qu'à quelques points près le score est en faveur
de Gautier.
Comment se fait-il alors que Gautier, dont la poésie passe
pour plus ciselée que lyrique (et je passe sur les absurdités
à la vie coriace qui proclament son aversion pour la musique), eut
un tel succès parmi des artistes dont le choix était pratiquement
illimité?
Ce n'est pas par hasard que les poèmes de Gautier attirèrent
tant de compositeurs, et des compositeurs de styles et d'époques
si différents. Si deux cent soixante-seize compositeurs ont choisi
de les mettre en musique cinq cent quarante fois au cours d'un siècle
et demi, c'est qu'il commença très tôt à s'adapter
à leurs besoins, et que les habitudes qu'il apprit chez les musiciens
eurent par la suite une profonde influence sur son style poétique.
Le catalogue dressé par Lovenjoul en 1899 contient quatre
cent soixante-dix-sept pièces; des examens de catalogues de diverses
bibliothèques, surtout des pays francophones et anglophones, en
ont ajouté soixante-trois, et il y en a certainement d'autres à
découvrir. Une soixantaine de ces compositions datent de notre siècle,
la plus récente de 1966. Certains des compositeurs de ces mélodies
sont célèbres, comme Berlioz («Les Nuits d'été»),
Offenbach, Bizet, Massenet, d'Indy et de Falla; la plupart sont inconnus
aujourd'hui. Tels sont les musiciens amis avec lesquels Gautier a collaboré,
quelquefois très étroitement: François Bazin, Allyre
Bureau, Xavier Boisselot, Hippolyte Monpou. Seuls parmi eux Félicien
David et Ernest Reyer sortent un peu de l'oubli, mais à leur époque
tous étaient les jeunes espoirs de la musique française.
Si Gautier choisissait de travailler avec eux, c'est qu'ils partageaient
un idéal artistique qui visait, au-delà de la romance de
consommation courante, à la véritable mélodie.
Deux considérations bien différentes dominent les
soucis de Gautier parolier: le rythme et le sujet. Dans ses lettres et
ses manuscrits il revient à la première: à Allyre
Bureau il écrit dès 1834: « Je ne pense pas qu'il y
ait là rien qui accroche. Il y a un point au quatrième vers
et une suspension au septième, exactement observée dans tous
les couplets. La strophe doit être assez longue comme cela. »
A Bureau et à Bazin il offrait même deux versions différentes,
avec et sans refrain, afin de faciliter la tâche du compositeur (Correspondance
générale, I, 42 et 248). Un manuscrit des «Matelots»,
qui fut écrit pour Bazin, porte des marques métriques pour
bien marquer le rythme et, chose étonnante chez ce Gautier qui passe
pour un imbécile musical, les noms des notes de la mélodie
au-dessus de chaque syllabe. (Collection Lovenjoul, C442 f.40)
La relation entre l'intention musicale et la thématique
des poèmes est plus difficile à documenter que les soucis
d'ordre prosodique; aucune lettre ne nous est parvenue, par exemple, où
Gautier discute de la matière de ses poèmes avec un compositeur.
Cet aspect de la collaboration devait se faire de vive voix. Cependant,
la suite de poèmes arabes, «Dans un baiser, l'onde»,
«Sultan Mahmoud» et «Gazhel» (Poésies
complètes, II, 235-39), écrits pour Félicien David
et qui datent de 1845, montre bien une décision de la part de Gautier
d'écrire des textes qui soient convenables à l'auteur du
Désert qu'il avait accueilli avec tant d'enthousiasme l'année
précédente (La Presse, 16 décembre 1844). D'autres
poèmes d'inspiration exotique parurent d'abord comme chansons, par
exemple «Séguidille», «L'Esclave», «Lamento»,
«Rondalla» et «Les Papillons» (Poésies
complètes, II, 271, 241, 137; Militona, Fortunio), et
continuèrent à attirer les musiciens longtemps après:
«Les Papillons» devaient inspirer une cinquantaine de compositeurs.
Les proportions sont impressionnantes: un sur dix des poèmes
courts fut écrit pour la musique; et au coeur de la carrière
de Gautier, entre 1837 et 1845, un quart. La destination musicale de ces
poèmes est attestée dans huit cas par une collaboration directe
et active, documentée par la correspondance; dans treize autres
par la publication originale dans une partition (le texte de cinq d'entre
eux diffère de l'éventuelle publication en revue, ce qui
suggère fortement une collaboration avec le compositeur); et dans
huit autres enfin par la publication comme chanson dans un roman ou sur
une musique déjà existante.
Outre ces vingt-neuf poèmes destinés par Gautier
à la musique, combien d'autres le furent sans que nous puissions
le savoir? A partir d'un certain moment, Gautier n'eut plus besoin de travailler
avec un compositeur: il comprenait bien leurs besoins et il avait pris
goût à ce genre de poème; celui-ci fit désormais
partie de son style. C'est ainsi que «Noël» fut mis en
musique vingt-neuf fois, «Absence» vingt-quatre fois, «Romance»
vingt-deux, «La dernière feuille» vingt, et ainsi de
suite. Comment résister, en fait, à un texte comme le second
«Lamento» (Poésies complètes, II, 179-80),
si atmosphérique avec ses images musicales autoréférentielles,
son harmonie verbale si mélancolique, son rythme de la perte:
Face 1
I. Pièces écrites en collaboration
1. Où voulez-vous aller? (A. Bureau)
2. Villanella (X. Boisselot)
3. Le Fil d'or (Th. Labarre)
II. Pièces écrites du vivant du poète
4. Chanson bachique (A. Lafitte)
5. Primavera (P. Viardot)
6. Sérénade (P. Viardot)
7. Lamento (P. Viardot)
Face 2
III. La Postérité
8. Les Matelots (G. Fauré)
9. Seule! (G. Fauré)
10. Tristesse (G. Fauré)
11. La dernière feuille (E. Chausson)
12. Les Papillons (E. Chausson)
13. La Caravane (E. Chausson)
14. L'Esclave (E. Lalo)
15. Infidélité (R. Hahn)
Rosemarie Landry
Soprano canadienne de souche acadienne, Rosemarie Landry s'est
spécialisée dans l'interprétation de la mélodie
française et de la nouvelle musique canadienne. Elle a fait de nombreuses
tournées de récitals en Amérique du Nord et du Sud,
au Japon, en Chine, en Angleterre, en Italie et en France, le plus souvent
accompagnée par Dalton Baldwin. Avec plusieurs orchestres à
travers le monde, elle a chanté des œuvres de ses compatriotes en
première mondiale.
Steven Blier
Le jeune pianiste américain Steven Blier a accompagné
des artistes aussi divers que Roberta Peters, Catherine Malfitano, Evelyn
Lear et John Cheek. Comme soliste, il pratique surtout le ragtime et autres
musiques afro-américaines.
David Burnham est ingénieur du son à la Canadian Broadcasting Corporation à Toronto.
Andrew G. Gann est professeur de français à l'université
Mount Allison, à Sackville, Nouveau-Brunswick, et associé
au Centre d'Études romantiques à l'Université Paul-Valéry
de Montpellier. Il est chargé des lettres musicales de La Correspondance
générale de Théophile Gautier.
Cet enregistrement a été réalisé grâce
au concours de la Société Théophile Gautier, du Ministère
du Tourisme et de la Culture du Nouveau-Brunswick, et du Fonds Marjorie
Young Bell pour la musique et les beaux-arts de l'université Mount
Allison. Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada a subventionné
les recherches musicologiques et littéraires du Professeur Gann.
I. Pièces écrites en collaboration
1. OÙ VOULEZ-VOUS ALLER?
Allyre BUREAU (Cherbourg, 16 avril 1810 - Ketchum's Springs, Texas,
31 octobre 1859)
Polytechnicien et fouriériste, il passa par le Conservatoire
en 1833-34, devint violoniste au Théâtre-Italien et critique
musical à La Phalange, où il réclama une musique
engagée. Son propre engagement politique alla croissant: candidat
aux élections de 1848, 1849 et 1850, il suivit Victor Considérant
dans sa colonie américaine, où il mourut de la fièvre
jaune.
L'amitié entre lui et Gautier, qui remonte à l'époque
de l'impasse du Doyenné, reste solide, malgré la divergence
politique. Ils collaboreront encore à trois chansons, «Lamento»
(1837-38), «Romance» (1838) et «La Colombe messagère»
(1840, publiée sous le titre «Plaintive tourterelle»
dans la dernière édition d'Émaux et Camées
en 1872). Bureau composa aussi «La Saison nouvelle», sur «Villanelle
rythmique», en 1852.
Écrit en décembre 1834 sous le titre «Le
Pays inconnu», tel qu'en témoigne une lettre de Gautier au
compositeur (La Correspondance générale de Théophile
Gautier, I, 42, n 24), «Où voulez-vous aller?»
est la première collaboration connue entre Gautier et un musicien.
Le jeune poète proposa à son ami deux versions bien différentes,
avec et sans refrain; Bureau choisit la première, et dédia
sa composition à la comtesse de Laur. Le refrain subit un grand
remaniement avant la publication en volume, mais il n'y a que deux autres
variantes mineures. Le titre définitif du poème dans La
Comédie de la mort (Poésies complètes II,
181) est «Barcarolle». Un des poèmes de Gautier les
plus populaires auprès des compositeurs, «Barcarolle»
fut mise en musique vingt-sept fois, entre autres par Berlioz, Gounod,
Offenbach, Henri Reber, Victor Massé, et le plus récemment,
en 1946, par M. Decitre.
OÙ VOULEZ-VOUS ALLER?
Le ciel sourit et brille
La brise va souffler
Dites, ô jeune fille
Où voulez-vous aller?
L'aviron est d'ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d'or fin;
J'ai pour lest une orange,
Pour voile une aile d'ange,
Pour mousse un séraphin.
Est-ce dans la Baltique,
Sur la mer Pacifique,
Aux Iles de Java?
Ou bien dans la Norwège,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d'Angsoka?
Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours.
Cet endroit-là, ma chère,
On ne le connaît guère
Au pays des amours.
2. VILLANELLA
Xavier BOISSELOT (Montpellier, 2 décembre 1811 - Marseille, 28
mars 1893)
Compositeur et facteur de pianos, élève et gendre
de Lesueur. Il vint étudier au Conservatoire de Paris en 1830 et
gagna le Prix de Rome en 1836. Dès 1837 il fit la critique musicale
à La Charte de 1830 où travaillait aussi Gautier.
Leur ballet Cléopâtre, écrit pour Fanny Elssler
en 1838, ne fut jamais représenté, et Boisselot perdit livret
et partition. Il fit représenter avec succès deux opéras-comiques
à Paris, tous deux en trois actes et sur des livrets de Scribe et
Vaëz: Ne touchez pas à la Reine à l'Opéra-Comique
en 1847 et Mosquita la Sorcière au Théâtre-Lyrique
en 1851. Tous deux sont accueillis chaleureusement par Gautier dans La
Presse, bien qu'il ait passé la soirée de la première
de Mosquita dans un cachot de la garde nationale! Boisselot
était déjà retourné à Marseille s'occuper
de la fabrique de pianos fondée par son père, à laquelle
il donna une grande expansion. Par la suite, il fut nommé inspecteur
du Conservatoire de musique et des classes de chant des écoles communales
de cette ville, où il fit représenter un opéra en
cinq actes, l'Ange déchu, en juin 1869.
Autre poésie de jeunesse, «Villanella» parut
en 1837 avec la musique de Boisselot, que celui-ci dédia à
la grande cantatrice Mlle Nau, alors débutante. Un an plus tard
le poème fut publié sous le titre «Villanelle rythmique»
dans La Comédie de la mort (Poésies complètes
II, 208), sans variantes importantes. Il est clair que Gautier écrivit
le poème pour Boisselot, avec qui il était lié, mais
il n'est pas possible de savoir s'il y eut véritable collaboration
entre eux. Ce poème aussi était très goûté
par les musiciens; il fut mis en musique quarante fois, par Berlioz, Allyre
Bureau, et plus récemment par Paul Paray.
VILLANELLA
Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux nous irons, ma belle,
Pour cueillir les muguets au bois;
Sous nos pieds égrenant les perles
Que l'on voit au matin briller,
Nous irons écouter les merles
Siffler.
Le printemps est venu, ma belle,
C'est le mois des amants béni,
Et l'oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh! viens donc sur le banc de mousse,
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce:
Toujours!
Dans les bois égarant nos courses,
Faisons fuir le lapin caché,
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penché;
Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
En panier enlaçant nos doigts,
Nous irons rapportant des fraises,
Des fraises des bois.
3. LE FIL D'OR
Théodore LABARRE (Paris, 5 mars 1805 - Paris, 9 mars 1870)
Harpiste, compositeur et chef d'orchestre. Inspecteur-accompagnateur
à la chapelle impériale en 1852, professeur de harpe au Conservatoire
en 1867, il composa huit opéras et ballets entre 1834 et 1865, et
publia en 1839 «L'Enfant de la montagne» sur le poème
«Le Chasseur» que Gautier avait écrit pour Meyerbeer
plus tôt la même année.
Écrit pour l'Album de chant pour 1844 de Labarre, annoncé
dans la Presse dès le 1er janvier de cette année,
«Le Fil d'or» n'est répertorié dans le Journal
de la librairie que le 9 mars. Dans son feuilleton du jour de l'an,
Gautier fait allusion discrète à ses vers. Le poème
prit sa place dans España (juillet 1845) sans variantes importantes
mais avec un nouveau titre, «J'allais partir». Le poème,
qui attira l'attention de cinq autres compositeurs, fut non seulement destiné
à la musique mais tiré d'elle; il s'inspire de deux coplas
que Gautier cite dans Voyage en Espagne.
LE FIL D'OR
J'allais partir; Doña Balbine
Se lève et prend sur sa bobine
Un long fil d'or;
A mon bouton sa main le noue,
Puis elle dit, baisant ma joue:
— Restez encor!
Par l'un des bouts ce fil, trop frêle
Pour enchaîner un infidèle,
Tient à mon cœur...
Si vous partez, mon cœur s'arrache:
Un nœud trop fort à vous m'attache,
O mon vainqueur!
— Mais à quoi bon, Doña Balbine,
Pour m'attacher, de ta bobine
Tirer un fil?
Pour me garder, ô ma maîtresse,
Je veux t'apprendre un tour d'adresse
Bien plus subtil!
Dans tes cheveux d'or et de soie,
Prends celui-ci qui se reploie,
Mince et doré,
Qu'auprès de toi ce fil m'enchaîne.
Fut-il rompu, sois-en certaine,
Je resterai!
II. Pièces écrites du vivant du poète
4. CHANSON BACHIQUE
Alexandre LAFITTE (Paris, 18 avril 1830 - Paris, 12 mai 1877)
Compositeur de nombreux morceaux sacrés et profanes, il
fut très actif comme organiste et maître de chapelle à
Saint-Nicolas-des-Champs pendant les années 1850 et 1860. En novembre
1872, il fut nommé répétiteur de chant de la Société
des concerts.
Il fut question immédiatement après la mort de
Gautier d'un opéra, Le Vampire, auquel il aurait travaillé
avec Lafitte. Sa chanson «Le Banc de pierre», sur un poème
inédit de Gautier, fut publiée à la même époque
(novembre 1872).
La «Chanson bachique» est la chanson à boire
de Malartic au chapitre seize du Capitaine Fracasse, paru le 10
mars 1863 dans La Revue nationale et étrangère. Cachée
dans le roman et ne figurant pas dans les recueils de poésies, cette
chanson n'a été mise en musique que trois fois, sans compter
les opéras que le roman a inspirés. Lafitte fut le premier
à le faire, et sa version parut tout de suite après le roman,
en 1864 (Bibliographie de la France du 28 mai), avec une troisième
strophe complètement remaniée et bien plus haute en couleur.
CHANSON BACHIQUE
De Bacchus, biberon insigne,
Chantons les louanges en chœur:
Vive le sang pur de la vigne
Qui sort des grappes qu'on trépigne!
Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous peint des fleurs.
Avec l'eau qu'on se débarbouille!
Honte à qui boit au pot de grès!
Le ventre aussitôt lui gargouille
Il est mué d'homme en grenouille
Et barbote dans les marais!
5. PRIMAVERA
Charles GOUNOD (Paris, 17 juin 1818 - Saint-Cloud, 17 octobre 1893)
Son amitié avec Gautier se noue entre décembre
1851, quand celui-ci étiquette Gounod «le compositeur en chef
de l'école du bon sens», et décembre 1853, quand il
proclame «magnifique» un trio qu'il entend à un concert.
Avant, Gautier avait éreinté Sapho; après,
il défend régulièrement le compositeur, notamment
lors de la première de La Nonne sanglante à laquelle
il consacre deux feuilletons entiers.
Gounod mit trois poèmes de Gautier en musique: «Où
voulez-vous aller?» («Barcarolle») en 1839, «Primavera»,
(publiée bien après le poème, en 1867, et dédiée
à Mlle Bénédicte Savoye), et «Lamento»
(«Ma belle amie est morte») en 1872, ainsi qu'en témoigne
un mot affectueux du compositeur daté du 8 mars. Il avait déjà
composé une mélodie sur ce texte en 1839, mais ne la publia
pas.
Il s'agit de la seule de ces chansons composée sur un
poème d'Émaux et Camées. Il fut mis en musique
neuf fois - souvent pour les poèmes de ce recueil, qui a moins inspiré
les compositeurs que les précédents.
La troisième et la cinquième strophes ont été
supprimées par le compositeur.
PRIMAVERA
Tandis qu'à leurs œuvres perverses
Les hommes courent, courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Mars prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d'or.
La nature au lit se repose;
Lui, descend au jardin désert,
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.
Sur le cresson de la fontaine
Où boit le cerf, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.
Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d'avril tournant la tête,
Il dit: « Printemps, tu peux venir! »
6. SÉRÉNADE
7. LAMENTO
Pauline VIARDOT (Paris, 18 juillet 1821 - Paris, 17 mai 1910)
L'éminente cantatrice, soeur de la Malibran et fille de
Manuel Garcia, fut aussi le compositeur de quelques opérettes et
de quelque quatre-vingt-dix chansons. Parmi celles-ci, trois furent écrites
sur des poèmes de Gautier: «Sérénade»,
«Lamento» et «Villanelle». A ses débuts,
Gautier loue sa «beauté théâtrale très
satisfaisante» et le «timbre admirable, l'étendue prodigieuse»,
l'ampleur et la justesse de sa voix «merveilleusement posée»
(La Presse, 14 octobre 1839). Une lettre écrite avant 1846
fait croire qu'elle fut un moment l'amante de Gautier, mais il n'en fut
pas pour autant toujours clément à son égard: en avril
1851 il interroge, à propos de son rôle dans la Sapho
de Gounod: «Pourquoi faut-il que la voix fasse souvent défaut
à tant d'art et d'inspiration?»
Aucun changement n'a été apporté au texte
de «Sérénade». Dans «Lamento», dédié
à Mme Evelyn Enoch, la deuxième strophe a été
supprimée. Les deux mélodies ont été publiées
vers 1880.
SÉRÉNADE
Sur le balcon où tu te penches
Je veux monter... efforts perdus!
Il est trop haut, et tes mains blanches
N'atteignent pas mes bras tendus.
Pour déjouer ta duègne avare,
Jette un ruban, un collier d'or;
Ou des cordes de ta guitare
Tresse une échelle, ou bien encor...
Ote tes fleurs, défais ton peigne,
Penche sur moi tes cheveux longs,
Torrent de jais dont le flot baigne
Ta jambe ronde et tes talons.
Aidé par cette échelle étrange,
Légèrement je gravirai,
Et jusqu'au ciel, sans être un ange,
Dans les parfums je monterai!
LAMENTO
Ma belle amie est morte:
Je pleurerai toujours;
Dans la tombe elle emporte
Ma vie et mes amours.
Dans le ciel, sans m'attendre,
Elle s'en retourna;
L'ange qui l'emmena
Ne voulut pas me prendre.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
Sur moi la mer immense
S'étend comme un linceul;
Je chante ma romance
Que le ciel entend seul.
Ah! comme elle était belle
Et comme je l'aimais!
Je n'aimerai jamais
Une femme autant qu'elle.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
III. La postérité
8. LES MATELOTS
9. SEULE!
10. TRISTESSE
Gabriel FAURÉ
(Pamiers, 13 mai 1845 - Paris, 4 novembre 1924)
Outre nos trois mélodies, Fauré a aussi mis en
musique «Lamento: la chanson du pêcheur», composée
vers 1872, est dédiée à Pauline Viardot., et selon
Lovenjoul, «Sérénade».
«Les Matelots» et «Tristesse», dédiés
à Mme Édouard Lalo, furent écrits vers 1870 et 1872
et publiés en 1876. «Seule!» («Dans un baiser,
l'onde»), dédié à E. Fernier, fut publié
en 1871. Fauré a omis les deuxième et quatrième strophes
des «Matelots»; «Seule!» et «Tristesse»
n'ont pas été modifiés.
LES MATELOTS
Sur l'eau bleue et profonde
Nous allons voyageant,
Environnant le monde
D'un sillage d'argent,
Des îles de la Sonde,
De l'Inde au ciel brûlé,
Jusqu'au pôle gelé...
Nous pensons à la terre
Que nous fuyons toujours,
A notre vieille mère,
A nos jeunes amours;
Mais la vague légère
Avec son doux refrain
Endort notre chagrin.
Existence sublime!
Bercés par notre nid,
Nous vivons sur l'abîme
Au sein de l'infini;
Des flots rasant la cîme,
Dans le grand désert bleu
Nous marchons avec Dieu!
SEULE!
Dans un baiser l'onde au rivage
Dit ses douleurs;
Pour consoler la fleur sauvage,
L'aube a des pleurs;
Le vent du soir conte sa plainte
Aux vieux cyprès,
La tourterelle au térébinthe
Ses longs regrets.
Aux flots dormants, quand tout repose,
Hors la douleur,
La lune parle, et dit la cause
De sa pâleur.
Ton dôme blanc, Sainte-Sophie,
Parle au ciel bleu,
Et, tout rêveur, le ciel confie
Son rêve à Dieu.
Arbre ou tombeau, colombe ou rose,
Onde ou rocher,
Tout, ici-bas, a quelque chose
Pour s'épancher...
Moi, je suis seule, et rien au monde
Ne me répond,
Rien que ta voix morne et profonde,
Sombre Hellespont!
TRISTESSE
Avril est de retour.
La première des roses,
De ses lèvres mi-closes
Rit au premier beau jour;
La terre bienheureuse
S'ouvre et s'épanouit;
Tout aime, tout jouit.
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté,
Dans leurs chansons vermeilles,
Célèbrent sous les treilles
Le vin et la beauté;
La musique joyeuse,
Avec leur rire clair
S'éparpille dans l'air.
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
En deshabillé blanc,
Les jeunes demoiselles
S'en vont sous les tonnelles
Au bras de leur galant;
La lune langoureuse
Argente leurs baisers
Longuement appuyés.
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Moi, je n'aime plus rien,
Ni l'homme, ni la femme,
Ni mon corps, ni mon âme,
Pas même mon vieux chien.
Allez dire qu'on creuse,
Sous le pâle gazon,
Une fosse sans nom.
Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.
11. LA DERNIÈRE FEUILLE
12. LES PAPILLONS
13. LA CARAVANE
Ernest CHAUSSON (Paris, le 21 janvier 1855 - Limay, 10 juin 1899)
Nos trois mélodies sont les seules que Chausson composa
sur des poèmes de Gautier. «La dernière feuille»
et «Les Papillons» furent publiées en 1880; «La
Caravane», dédiée à Ernest Van Dyck, le fut
en 1887.
LA DERNIÈRE FEUILLE
Dans la forêt chauve et rouillée
Il ne reste plus au rameau
Qu'une pauvre feuille oubliée,
Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
Il ne reste plus en mon âme
Qu'un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d'automne, qui brame
Ne permet pas de l'écouter;
L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
Petit oiseau, viens sur ma tombe
Chanter, quand l'arbre sera vert!
LES PAPILLONS
Les papillons couleur de neige
Volent par essaims sur la mer;
Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
Prendre le bleu chemin de l'air?
Savez-vous, ô belle des belles,
Ma bayadère aux yeux de jais,
S'ils me voulaient prêter leurs ailes,
Dites, savez-vous où j'irais?
Sans prendre un seul baiser aux roses
A travers vallons et forêts,
J'irais à vos lèvres mi-closes,
Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
LA CARAVANE
La caravane humaine au Sahara du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a plus de retour,
S'en va traînant le pied, brûlée aux feux
du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde;
A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
Comme des oasis, a mis les cimetières:
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
14. L'ESCLAVE
Édouard LALO (Lille, 27 janvier 1823 - Paris, 22 avril 1892)
«L'Esclave», écrit en 1872 et publié
pour la première fois l'année suivante, est sa seule composition
sur un poème de Gautier. Curieusement, son nom ne paraît jamais
dans les feuilletons musicaux de Gautier.
La deuxième strophe a été supprimée.
L'ESCLAVE
Captive et peut-être oubliée,
Je songe à mes jeunes amours,
A mes beaux jours,
Et par la fenêtre grillée
Je regarde l'oiseau joyeux,
Fendant les cieux.
Auprès de lui, belle Espérance,
Porte-moi sur tes ailes d'or,
S'il m'aime encor,
Et, pour endormir ma souffrance,
Suspends mon âme sur son cœur
Comme une fleur!
15. INFIDÉLITÉ
Reynaldo HAHN (Caracas, 9 août 1874 - Paris, 28 janvier 1947)
Il n'a composé que deux de ses nombreuses mélodies
sur des poèmes de Gautier. La deuxième est «Seule!»
(«Dans un baiser, l'onde»).
Hahn a supprimé la troisième et la quatrième
strophes du poème, ainsi que les quatre premiers vers de la cinquième.
Le copyright date de 1893.
INFIDÉLITÉ
Voici l'orme qui balance
Son ombre sur le sentier;
Voici le jeune églantier,
Le bois où dort le silence;
Le banc de pierre où le soir
Nous aimions à nous asseoir.
Voici la voûte embaumée
D'ébéniers et de lilas,
Où, lorsque nous étions las,
Ensemble, ô ma bien-aimée!
Sous des guirlandes de fleurs,
Nous laissions fuir les chaleurs.
L'air est pur, le gazon doux...
Rien n'a donc changé que vous.
Bibliographie
Spoelberch de Lovenjoul, vicomte Charles de, Poésies de Théophile
Gautier mises en musique (Paris, 1899).
------- Lundis d'un chercheur (Paris, 1896).
Gann, Andrew G., «Lyrics by Gautier: the Poet as Songwriter», Francofonia 2 (Primavera 1982), 83-100.
------- «Théophile Gautier, Charles Gounod, and the Massacre of La Nonne sanglante», Journal of Musicological Research, 13, 1-2.
La Correspondance générale de Théophile Gautier, éd. Claudine Lacoste, Jean-Claude Fizaine, Andrew Gann et al. (Genève-Paris, 1985-).
Gautier, Théophile, Poésies complètes, éd. R. Jasinski (Paris, 1990).
Noske, Frits, French Song From Berlioz to Duparc (New York, 1970).
Meister, Barbara, Nineteenth Century French Songs (Bloomington
& London, 1980).
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