Théophile Gautier et Carlotta Grisi échangeaient une correspondance secrète parallèle aux lettres familiales.

Spirite, écrit à Genève et d'abord publié en feuilletons dans le Moniteur universel où Gautier était passé en 1855, fut annoncé en février, et le Voyage en Russie en novembre.
 
 

À Carlotta Grisi
 
Ce 15 janvier 1866
 

Ma chère Carlotta

Avec quelle joie ai-je reçu cette bonne petite lettre que je n'osais plus espérer. Votre long silence me faisait un véritable et profond chagrin et j'en ressentais une tristesse que j'avais bien de la peine à dissimuler. Cette peine inconnue me donnait un air abattu et mélancolique qui ne s'expliquait pas et que je tachais de motiver par un vague malaise. Dans quelle inquiétude ai-je passé ces deux mois si longs qu'il me semble être parti de Saint-Jean depuis une année! Je repassais dans ma tête toute ma conduite avec vous et je cherchais en quoi j'avais pu vous déplaire. Je me figurais que vous m'aviez oublié, que vous ne m'aimiez plus et que vous ne m'adresseriez plus ces chères lignes mystérieuses qui sont l'aliment secret de mon âme, qui me soutiennent, m'encouragent et me donnent la force de vivre. J'avais beau me dire ce que vous m'avez répété plusieurs fois: «que vous ne repreniez jamais ce que vous aviez donné», j'étais plein d'angoisse et de trouble. En vain vos lettres officielles contenaient des phrases amicales et tendres dont mon amour devinait la timide caresse. Je ne pouvais comprendre comment vous ne m'aviez pas écrit un seul mot à moi qui l'attendais avec une si vive impatience. Je faisais bien la part des ennuis qui vous assaillent, mais enfin c'est bientôt fait de mettre dans une enveloppe «je pense à vous, je vous aime et je vous embrasse», et d'envoyer cela rue de Beaune, no 12 et non pas 6, comme votre bonne petite lettre qui m'est parvenue tout de même fidèlement. Mais oublions ces maussades semaines d'attente et savourons en paix notre bonheur. Chaque mot a été pour moi comme une goutte de fraîche rosée, comme un baiser de vos douces lèvres. Si j'avais reçu cette lettre avant le jour de l'an, j'aurais été moi-même vous porter mes étrennes et je vous aurais serrée contre mon cœur et j'aurais pris un peu du pur souffle de votre bouche adorée pour parfumer ma vie et me consoler de l'absence où la destinée m'oblige. Mais je me croyais en défaveur et je n'ai pas osé ce qui est pour moi un motif de regret de chaque jour, car c'était un si excellent prétexte aux yeux de tout le monde de passer vingt-quatre heures près de vous. Espérons une autre occasion, je ne la manquerai pas celle-là. En attendant gardez-moi au fond de votre cœur la petite place que vous m'y avez laissé prendre et songez qu'à Paris, au milieu du travail, des courses et des distractions, une âme pense perpétuellement à vous, que votre idée est la première qui s'éveille, la dernière qui s'endort dans la tête pour laquelle vous avez fait un si gentil sonnet et que le sommeil bien souvent l'y reproduit en rêve. J'ai retrouvé une bague d'argent composée de deux serpents enlacés qui a pour chaton une turquoise précisément du même bleu que la turquoise de vos boucles d'oreilles. Vous pensez bien que je l'ai aussitôt mise à mon doigt et qu'elle ne me quitte plus. Toutes les fois que je la regarde votre image m'apparaît plus vive, plus nette et plus charmante. Je vois, comme si j'étais assis près de vous, la jolie étincelle bleue briller sur le duvet de votre joue rose et tout mon cœur se gonfle d'amour, de désir et de mélancolie car on a beau caresser son illusion, c'est bien triste d'être si loin de celle qu'on aime éperdument et qui vous aime un peu. Je suis touché de la peine que vous avez prise de passer plusieurs fois à la poste pour retirer ma dernière lettre. Il y aurait un moyen bien simple de vous épargner cet ennui. Toutes les fois que je vous adresserai poste restante une épître mystérieuse je vous écrirai officiellement à Saint-Jean, une lettre où je barrerai le t de mon nom « théophile ». Faites attention à ce signe invisible pour tous et retirez la lettre. Si le nom est écrit ainsi « Théophile », c'est qu'il n'y aura rien.

On attend à la maison une lettre de vous et l'on est assez inquiet de ce retard. Nous sommes déjà au quinze janvier. A la première heure que vous aurez de libre, écrivez je vous en prie; vous ferez bien plaisir à tout le monde. Je vous plains d'avoir reçu sur [la] tête cette tuile d'Agostino. Pourquoi n'est-il pas resté soldat? Quelle chose ennuyeuse que ces êtres incapables qui s'accrochent à vous sous prétexte de parenté et obstruent votre vie. C'est le sort de tous ceux qui valent quelque chose d'être mangés par ceux qui ne valent rien du tout. Quant à moi, sauf un rhume atroce qui me fait tousser et me secoue comme un cercueil dans lequel on donne des coups de pieds, je me porte assez bien. Je travaille à mon Voyage de Russie, je corrige les épreuves de Spirite qui sera bientôt imprimée, je fais des feuilletons et en apparence j'ai l'air fort occupé; mais ma vraie occupation est de penser à vous, de vous espérer, de vous aimer et de vous adorer de toutes mes forces et de toutes les tendresses de mon âme. Permettez-moi, ce n'est que sur le papier, de vous envelopper des pieds à la tête d'un baiser frais comme un souffle et brûlant comme une flamme.

                                                                                Théophile Gautier

(Tome IX, p. 167-168)
 
 

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