Théophile Gautier fils, homme de lettres comme son père, avait été nommé sous-préfet d'Ambert en août 1867.
 
 
À Émilie, Zoé et Estelle Gautier
 

PUY de DOME                                                                        Ambert le 20 novembre 1867
sous-préfecture d'Ambert
Cabinet du sous-préfet
 

Chère Estelle et chères sœurs,

Vous voyez par ce papier que je suis à Ambert dans la sous-préfecture de Toto où nous sommes arrivés de Clermont-Ferrand après un trajet de 9 heures en diligence par un temps superbe et le plus beau pays de montagnes qu'on puisse rêver. La route fait cent zigs-zags et contourne des hauteurs escarpées en côtoyant des vallées et des ravins dont le fond est arrosé de jolis torrents écumeux. Ambert est sur une espèce de plateau entouré de montagnes assez élevées pour que les nuages rampent sur leurs flancs. Il y a une très belle église moitié gothique, moitié renaissance qui donne grand air à la silhouette de la ville. Quant à la sous-préfecture, en elle-même, c'est un grand bâtiment, en granit gris, sans rien d'architectural, mais fort vaste. En bas sont les bureaux, le cabinet de monsieur le sous-préfet, d'où l'on a une vue admirable, la salle à manger officielle grande comme un salon de restaurateur pour noces et festins et une gigantesque cuisine qui ferait le bonheur de Zoé avec une cheminée à manteau, un tournebroche, deux fourneaux, un four à pâtisserie, des triples rangées de casseroles, des poissonnières, des moules à pâtisserie, tout un arsenal culinaire complet. Près de la cuisine l'office, un office avec un tour pour faire passer les plats. En haut, quatre chambres à coucher, dont deux énormes et deux autres plus petites, plus une petite salle à manger pour les jours ordinaires et deux salons, l'un intime, l'autre officiel sans compter les cabinets de toilette et les recoins. Les lits sont excellents et si le mobilier n'est pas d'une grande fraîcheur, il est abondant et commode. Rien ne manque, ni pendules, ni flambeaux et il y a même dans la cuisine une superbe horloge à gaine. Nous avons trouvé au grenier un grand bassin de zinc pour le lavage et l'hydrothérapie. Si Toto veut avoir voiture, il ne tient qu'à lui: il y a au rez-de-chaussée, un peu en contrebas, écurie pour trois ou quatre chevaux et remise pour deux carrosses. Les caves logeraient toute une récolte. Dans cette cave se trouve le fourneau du calorifère qui ne sera pas superflu car l'air est ici très pur, mais très vif et l'hiver on gèlerait dans ces vastes chambres. Toto, en homme prudent, a commandé des doubles fenêtres pour les pièces où il doit se tenir, car une somme lui est allouée pour les réparations ou les arrangements intérieurs. Il est entré aujourd'hui même en fontion et a reçu en visite officielle une quarantaine de personnes qui relèvent plus ou moins de l'administration. Il est maintenant sorti et rend visite aux gros bonnets de l'endroit. Nous allons demain à un château où Mr Gimet le préfet de Toto doit nous rejoindre, et de là nous filerons vers Paris où nous n'arriverons que samedi, car pour rejoindre la ligne du chemin de fer, il faut faire des trajets en carriole assez longs. Le prédécesseur de Toto avait une chienne qu'il a donnée à une personne de la ville, ne pouvant l'emmener, mais la pauvre bête revient toujours à la sous-préfecture, suit Toto dans tous les coins et le regarde d'un air inquiet et tendre. Je pense qu'elle sera bientôt adoptée. Nous demandons souvent à Paris où est le temps. Turgan disait qu'il était à Mantes. Je crois qu'il est dans le département du Puy-de-Dôme. Vous devez vous en apercevoir à la longueur des lettres que je vous écris. A bientôt, mais cette fois pour de bon. Je vous embrasse toutes de tout mon cœur et le sous-préfet en fait autant.

Votre père et frère

                                                                                Théophile Gautier

P.S. J'oubliais un jardin de raisonnable grandeur, terminé par un quinconce de sapins.

PARTIE OFFICIELLE

Vu et approuvé
Le sous-préfet d'Ambert

                                                                                Théophile Gautier

PARTIE NON OFFICIELLE

Je vous embrasse toutes les trois de bien bon cœur. J'ai en poche un commencement de lettre pour Estelle depuis trois jours. Je n'ai pas eu le temps de l'achever. Je la terminerai à Neuilly.

                                                                                Toto

(Tome IX, p. 485-487)
 
 

Retour à la Table des lettres / Back to Table of Letters

Retour à la page d'accueil Gautier/ Back to Gautier Home Page