La France avait déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870.
 
 
À Carlotta Grisi
 
Ce mercredi 27 juillet 1870
 

Ma chère Carlotta,

Vous ne vous amusez pas beaucoup à Morgins et cela ne vous consolera pas d'apprendre que je m'ennuie extrêmement à Paris. Mais c'est la vérité. Cette déclaration de guerre semble avoir rendu tout le monde fou. C'est un enthousiasme délirant, une joie universelle. Si l'on voulait tout le monde partirait même les femmes. Des bandes se promènent braillant la Marseillaise; on la chante à l'Opéra et la salle tout entière se tient debout et répète le refrain avec les choristes. Les troupes à leur départ ont été conduites aux gares de chemin de fer par toute la population portant leurs sacs, leurs fusils, leur fourniment: on leur donne de l'argent, du vin, des cigarres, de l'eau de vie et à chaque station, de Paris à la frontière, les soldats trouvent des barriques de vin et de bierre à leur disposition -- gratis bien entendu -- offertes par les villes où ils passent. Les femmes, les jeunes filles les embrassent, leur jettent des fleurs, les mères elles-mêmes, ce qui est plus fort, disent à leurs enfants de partir et leur mettent le fusil au poing. Les souscriptions pour les blessés et pour la guerre se couvrent de sommes énormes. Cela va par cent-mille, vingt mille, dix mille, mille francs. Cent fr. est un don très ordinaire. Le Crédit Foncier a proposé cinq cent millions et je ne sais quel autre établissement de finance la même somme. On envoie des pièces de vin, d'eau de vie, des cigarres, des matelas, des couvertures, des médicaments. Des chevaux, des yachts de plaisance pour recueillir les blessés de la flotte, tout ce qu'il est possible d'imaginer. -- On a brisé l'autre jour les grilles de la cour où se faisaient les engagements volontaires tant l'affluence était grande. Les gardes mobiles demandent à être dans l'armée active. Tout le monde veut manger du Prussien. La vieille rancune de 1814 n'est pas éteinte. Ainsi, chère Carlotta, ne croyez pas qu'on soit ici affligé de ce déplorable conflit. On est au contraire enchanté et je n'ai jamais vu une telle effervescence de bonheur. Tous les étudiants en médecine s'engagent comme infirmiers et il ne restera bientôt plus personne à la maison que les malades et les estropiés et encore prétendent-ils au conseil de révision qu'ils se portent bien et peuvent faire campagne. Quelqu'un qui parlerait de paix serait assommé sans rémission. -- Une légion de cinq cents Hanovriens s'est promenée dans Paris drapeau en tête demandant à marcher avec nous contre le roi de Prusse et Bismarck. Je vous écris cela, mon cher ange, parce que vous ne devez pas recevoir beaucoup de journaux à Morgins et que c'est l'exacte vérité. Comme vous j'ai horreur de la guerre mais il faut penser que celle-ci était bien indispensable à voir la rage de bataille qu'elle excite chez les plus doux. L'Empereur voudrait faire la paix qu'il ne pourrait plus aujourd'hui museler ces colères déchaînées. Malgré tous les beaux discours faits sur la fraternité par les sages et les philosophes, il faut croire à l'antipathie des races. Je suis de votre avis puisqu'il faut absolument qu'on se massacre, qu'on se dépêche et qu'on puisse rentrer le plutôt possible dans la vie raisonnable. Comme français, je désire la victoire mais je me serais bien passé de la guerre. Enfin on doit subir ce qu'on ne peut empêcher. Qui sait à quelle immense conflagration l'Europe va être livrée? Cela se bornera-t-il à un duel entre la France et la Prusse? J'ai bien peur qu'on finisse par un écharpement général. Ma situation n'est en rien altérée par cet état de choses -- jusqu'à présent du moins --. Je vous le dis parce que je sais que ce qui me touche vous intéresse. Soyez tranquille de ce côté là. Vous devriez bien m'envoyer un peu de votre calme de Morgins où je comptais vous aller rejoindre si la guerre n'avait pas été déclarée. Quitter Paris dans ce moment de trouble, d'incertitude et d'effervescence où le sort de la nation se joue sur un coup de dé est impossible. Nous voulons aller à Berlin, les Prussiens veulent venir à Paris -- ils n'y viendront pas je l'espère et je ne serai pas forcé de défendre moi-même le pont de Neuilly. Mais quelle tristesse de retarder toujours l'instant si impatiemment attendu de vous voir, de vivre un peu auprès de vous! Vous savez combien votre absence pèse à mon cur qui va bientôt s'arrêter et ne bat plus que pour vous, chère Carlotta; mais vraiement cette année-ci est une mauvaise année. Votre lettre m'a fait un bien vif plaisir et puisque cela vous plaît de recevoir de mes nouvelles, je vous écrirai encore plus souvent. Ne sortez pas de Suisse dans vos excursions. Vous pourriez vous trouver enveloppée par quelque mouvement de troupes en allant en Italie. On vous compose un petit ballot de livres amusants pour vous distraire de vos sapins. Vous les recevrez incessamment. Adieu, sweet Carlotta, je vous embrasse du plus tendre et du plus profond de mon âme, avec toute la nostalgie que peut causer votre absence. Un bon baiser pour Ernestine que je félicite sur son embonpoint et sa bonne santé. Si les sapins sont ennuyeux au moins ils sont salubres, et je regrette de ne pas respirer leur suave arome très mal remplacé par l'eau de goudron que je bois. Tout le monde vous embrasse et vous serre la main.

Vostrissimo

                                                                                Théophile Gautier

(Tome XI, p. 110-113)
 
 

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