Pendant la guerre et la Commune, Théophile fils, ayant perdu sa situation, s'était réfugié avec sa femme Élise et son fils à Londres d'abord, puis à Bruxelles. Théophile père travaillait au Journal Officiel. Pendant un certain temps, il resta possible de faire sortir le courrier en ballon de Paris assiégé.
 
 
À Estelle Gautier
Paris 29 septembre 1870
1e lettre

Ma chère Estelle,

Comme les voies terrestres sont coupées, il faut bien avoir recours aux voies aériennes et je confie ma lettre au premier ballon qui part. Nous sommes enfermés, séparés du reste du monde et cela est bien cruel de n'avoir aucune nouvelle de ceux qu'on aime.

Je me porte bien. Lili et Zoé s'habituent à la situation et ne vont pas trop mal. Rien de grave encore n'est arrivé et l'on est dans une attente perpétuelle et fiévreuse. Silence parfait de Toto, ou du moins son écriture a été interceptée. Eugénie est à Versailles.

Je passe la plus grande partie de mon temps à l'Officiel à lire les journaux qui paraissent la plupart sur des demi-feuilles, faute de papier ou de copie.

Cela m'ennuie bien de ne pas te voir, chère enfant, sans te souhaiter pourtant auprès de moi; cette vie manque absolument de gaieté. Quel dommage d'être ainsi prisonnier pendant qu'il fait un temps si admirable! Le ciel, pour nous narguer, semble s'être tendu de son velours bleu le plus ironiquement brillant. Que le lac doit être beau! Profite de ton loisir pour faire une grande aquarelle bien soignée.

J'aimerais bien aller souhaiter la Saint-Charles à Carlotta comme à mon habitude et te ramener à Paris après un petit séjour; mais, vraiment je n'ose guère l'espérer. L'avenir est absolument indéchiffrable. En attendant embrasse bien tendrement pour moi la chère tante et ta gentille cousine et reçois pour ta part, deux bons baisers paternels à la vieille mode.

L'auteur de tes jours

                                                                                Théophile Gautier

P.S. J'ai mis un numéro à ma lettre. Si tu la reçois, prends-en note; je chiffrerai les autres lettres que je t'écrirai et de cette façon tu verras s'il y en a de perdues. Fais bien mes amitiés à Auguste et aux amis de Genève quand ils viennent à Bonport. Présente mes hommages à mademoiselle Blanche et dis à Carlotta que je lui écrirai par le prochain ballon.

(Tome XI, p. 128-129)
 
 

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