Théophile Gautier allait rester cinq mois sans nouvelles de sa famille.
 
 
À Estelle Gautier et Carlotta Grisi
 
6e lettre par ballon poste 14 novembre 1870, 59e jour du siège
 

Ma chère petite Estelle,

J'ai bien peur que ma dernière lettre ne te soit pas parvenue. Le ballon le Galilée est tombé entre les mains des Prussiens et je crains que l'épître que je t'envoyais et celle adressée à Carlotta où je lui souhaitais sa fête ne soient restées au fond de la nacelle. Je recommence sur de nouveaux frais.

Comme il y a longtemps que je ne t'ai vue, chère enfant. Les journées de siège sont plus longues que les autres et peuvent compter pour des mois. On ne saurait imaginer une existence plus morne et plus triste. -- De danger, il n'y en a pas dans le vrai sens du mot. La ville n'est pas attaquée sérieusement, mais investie, de façon à nous faire mourir de faim dans un temps donné. Dans ce cachot de plusieurs lieues de tour, je n'ai pas, comme Ugolin, la ressource de manger mes enfants puisqu'ils sont en Suisse ou en Angleterre. Il n'y a plus de beurre depuis longtemps; l'huile commence à manquer, le fromage est un mythe et je t'avoue que le macaroni à l'eau et au sel est un mince régal. La ration de viande est descendue à quarante grammes par jour pour chaque personne et l'on n'obtient sa portion qu'après des queues de trois heures. J'ai mangé du cheval, de l'âne, du mulet, mais il n'y en aura bientôt plus. Il se forme des boucheries où l'on vend du chien, du chat, et même des rats et des pierrots; un chien un peu fort vaut 20 francs; une moitié de chat 6 francs; les rats et les pierrots 50 centimes. Pardonne tous ces détails, mais la grande affaire est de se nourrir. Quand on se rencontre, la première question que l'on s'adresse, c'est: « Avez-vous de la viande? » cela a remplacé le banal: « Comment vous portez-vous? »

Mais tout cela n'est rien; ce qui est navrant, c'est d'être muré dans un tombeau, séparé de la France et du monde, ne sachant rien de ce qui se passe au-delà de Châtillon ou de Saint-Denis, de ne jamais recevoir de réponse aux lettres que l'on écrit, d'ignorer même si elles arrivent, de ne pouvoir, même au péril de la vie, retrouver ceux qu'on aime, de se sentir abandonné de tout l'univers, de ne pouvoir envoyer d'argent à ceux qui peut-être en manquent, de les rêver malades ou morts. Il n'y a pas de plus dure épreuve, de plus profond ennui.

Pense un peu à nous qui t'aimons bien et embrasse bien tendrement pour moi Carlotta, Ernestine et Auguste. Dis aussi bien des choses à nos amis de Genève avec qui il me serait bien doux de fumer un cigare en kilométrant sur l'avenue de Saint-Jean.

Deux bons baisers de ton père assiégé.

                                                                                Théophile Gautier

Chère Carlotta,

Je vous mets ce mot en marge de la lettre d'Estelle. Je vous écrirai un autre jour pour que la lettre parte par un autre ballon. Je vous aime toujours, je pense à vous toujours et suis toujours

Vostrissimo

                                                                                Théophile Gautier

(Tome XI, p. 134-135)
 
 

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