Théophile Gautier avait projeté de passer voir son fils, sa belle-fille, son petit-fils et Eugénie Fort à Bruxelles, puis d'aller séjourner à Genève chez Carlotta Grisi avant de ramener Estelle à Paris, mais l'insurrection de la Commune l'en empêcha.
 
 
À Estelle Gautier
 
Versailles, 26 mars 1871
 

Chère Mignonne,

L'homme propose et l'émeute dispose, et voilà comment la malle faite pour Genève a pris le chemin de Versailles où se fait maintenant le véritable Officiel, car il s'en fabrique un autre à Paris où messieurs les assassins règnent sans opposition. Tu as su par les journaux les détails de cette insurrection inexplicable qu'il était si facile d'arrêter dès le début et à laquelle on a laissé le temps de se développer, de s'organiser et de s'emparer de la ville sans coup férir. L'Assemblée nationale perd son temps en discussions vagues au lieu de prendre des résolutions énergiques et ne donne aucun appui à la portion saine de Paris terrorisé par quelques forçats en rupture de ban. Ce que nous deviendrons nul ne peut le savoir. En tous cas il faut que cela finisse bien vite d'une manière ou d'une autre. La vie de la France est suspendue et toute la circulation de ce grand corps est arrêtée. Si cela continue un mois nous mourrons tous de faim: l'argent se cache; les vivres renchérissent. Chacun s'accroupit sur son petit tas de provisions et attend que l'on assomme, avec une indolence stupide. Enfin cela ne peut pas aller plus mal et le moyen de salut va peut-être se manifester. Pour que, chère fillette, je te parle politique, il faut que la situation soit bien grave car ce n'est pas mon habitude. Je te parle ainsi pour te faire comprendre comment et pourquoi je ne suis pas encore allé te rejoindre à Genève et te ramener, après avoir passé quelque temps près de la bonne Carlotta, dans ta petite maison de Neuilly que je n'ai habitée qu'un jour car le lendemain de mon installation il m'a fallu partir. Cinq mois de siège, de misère, de famine et de maladie c'est pourtant bien assez. Chose bizarre, je vais mieux à travers toutes ces catastrophes, je rentre peu à peu dans ma peau d'où j'ai bien manqué de sortir d'une façon définitive. Si je ne t'ai pas envoyé d'argent ce n'est pas négligence, tu le sais bien, et tu en devineras aisément le motif. Je gardais pour ce voyage tout ce que je pouvais épargner et je n'attendais que la levée du siège pour courir t'embrasser, mais ma santé était encore si mauvaise que j'aurais au dire du médecin risqué une troisième et fatale rechute. Je t'embrasse de toute mon âme et désirerais bien ardemment être près de toi, loin de toutes ces horreurs. Embrasse bien tendrement Ernestine et Carlotta pour moi.

Ton père

                                                                                    Théophile Gautier

(Tome XI, p. 168-169)
 
 

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