Chère mignonne,
Il s'est passé des choses bien terribles depuis ma dernière lettre. Courbevoie et le pont de Neuilly sont devenues le théâtre de luttes acharnées. L'avenue est balayée perpétuellement par les canons, les obusiers et les mitrailleuses des combattants. Lili, voyant après quelques jours le calme revenu, a eu l'idée malheureuse de retourner à la maison où elle s'est trouvée bloquée et elle vit à la cave comme toute la population de Neuilly. Nous avons été comme tu le penses dans une inquiétude affreuse. Impossible d'aller la rejoindre ou de la faire replier sur Versailles. Toutes les lignes sont coupées, et qui essayerait de les franchir serait exposé aux feux des assiégés et des assiégeants. Pendant toute une semaine nous avons ignoré si elle était vivante ou morte ensevelie sous les débris de la maison. Elle a enfin trouvé moyen, sans doute par des soldats revenant à Versailles, de nous faire passer quelques lettres qui nous ont rassuré sur son compte. La dernière est arrivée hier 18 avril. Lili va très bien. La maison n'a pas été atteinte, sérieusement du moins, car pour quelques balles perdues dans les murs, je n'en répondrais pas. Cette vie d'anxiété et de dispersion est insupportable. On s'ennuie mortellement à Versailles. La copie ne passe pas à cause des Chambres qui remplissent tout le papier. L'argent baisse et l'on ne sait comment le remplacer; c'est fort triste. Les Communeux ne sont pas si gentils que vous imaginez en Suisse. La République est sans doute une très belle chose tant qu'elle reste à l'état de théorie, mais chez nous quand on veux la mettre en pratique, elle tourne tout de suite en guerre civile. Le rôle du prophète de malheur ne me séduit pas, mais tu dois te rappeler que, dans mes lettres, depuis plus de deux mois je prédisais des journées pires que les journées de juin après la révolution de février 1848. Il règne à Paris une véritable terreur comme en 1793. On a brûlé la guillotine, c'est vrai; mais le chassepot la remplace avec avantage. Six cent mille personnes ont quitté Paris, les rues sont désertes, les boutiques fermées ou seulement entr'ouvertes. On se sauve en se laissant glisser du haut des remparts le long d'une corde à nuds. Mais tu dois voir tout cela dans les journaux. Tu me demandes ce que devient Rodolfo; il est resté avec nous jusqu'au 18 mars, jour de notre réinstallation à Neuilly. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis. Les lettres de Paris à Versailles ne passent pas et Rodolfo se trouve, ayant trente-huit ou trente-neuf ans, dans la catégorie de la levée en masse, de dix-neuf à quarante ans. J'ai laissé à sa disposition le petit logement de la rue de Beaune: peut-être s'y cache-t-il ou est-il avec son ami Yon; celui qu'il appelait le ballonneux. A-t-il eu l'esprit de s'échapper à temps, je l'ignore.
Du reste on ne sait rien sur quoi que ce soit; c'est comme pendant le siège.
Ta lettre a mis trois jours à me parvenir en prenant le chemin bizarre du Mont-Cenis et de Marseille dont elle porte les timbres. Elle a passé au Mont-Cenis le 11 avril et à Marseille le 12, et est arrivée à Versailles le 13. Singulier itinéraire que je ne m'explique pas. Ta lettre était charmante et je t'en fais compliments. Rien ne serait plus raisonnable que ta petite politique, si malheureusement les hommes n'étaient des idiots, des fous, des scélérats et surtout des lâches.
Tu m'annonces une lettre de cette bonne et paresseuse Carlotta, qui n'a pas paru encore à l'horizon. Je n'y mettrai pas d'amour propre et je lui répondrai de toute mon âme et sois sûre que dès que je pourrai m'échapper, j'irai vous embrasser toutes sur place.
Ton père
Théophile Gautier
P.S. As-tu des nouvelles de Toto? J'en ai d'indirectes, mais pas un mot de lui.
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