« Le Dragon impérial » est un roman de Judith Gautier paru en 1869.
 
 
À Judith Gautier
 
 
Versailles, avenue de Saint-Cloud 3 mai 1871
 

Chère enfant,

J'ai été bien touché de ta lettre. Eh! quoi, tu penses au vieux Sachem abandonné et tu as assez d'âme pour imaginer que le père pourrait bien manquer d'argent et crever un peu de faim dans ses exodes. Cette idée, toi seule l'as eue et je t'en remercie; tout le monde, c'est plus commode, fait semblant de croire que je regorge d'or et que je me porte comme le Pont-Neuf. Toi, créature originale et bizarre, tu t'inquiètes de mon sort. Il est vrai, tu t'en souviens, que dans mes ennuis, je t'ai longtemps appelée mon dernier espoir. Garde ton argent, cher cœur, garde-le pour toi, j'ai trouvé une veine de copie qui convient à la situation -- des articles sur le Versailles de Louis XIV -- restituant l'ancien état du palais, et dans quelques temps je serai remis à flot; seulement, donne la pâtée à la maman pour quelques jours, jusqu'à ce que je puisse lui refaire sa pension, cela ne tardera pas. Paris va bientôt, il faut l'espérer, rentrer dans l'ordre, et nous pourrons reprendre la vie humaine, car nous menons une existence de sauvages. N'essayez aucune sortie, le mieux est de se tenir coi encore quelques temps, ce ne sera pas long. Remercie Ernesta des chaussettes, qui me sont parfaitement arrivées et qui vont comme des gants. L'héroïque Lili est toujours en cave; elle n'a pas voulu quitter la maison qui, déserte, serait impartialement pillée par les ennemis ou les amis imbus des mêmes doctrines en fait de butin. Dans quelques jours nous irons la délivrer. Nous recevons des nouvelles de Neuilly de temps en temps, et Zoé, accompagnée d'un sergent de ville, y a fait une visite des plus périlleuses avec une bravoure que n'auraient pas eue bien des hommes: voilà Zoé transformée en Bradamante et en Marphise avec l'armure de moins et les en plus. Qui l'eût dit! rien de tout cela n'a l'air vraisemblable et le siège de Paris par les Français a l'air aussi chimérique que le siège de Pékin par les Chinois du Dragon Impérial. A propos du Dragon Impérial, il y a ici une petite société de mandarins et de raffinés qui voudraient bien le lire, rassasiés qu'ils sont des bulletins de guerre du Gaulois. Si tu pouvais m'envoyer ce bouquin, tu me et leur ferais plaisir. Où des chaussètes passent, passera bien ce livre.

Je t'embrasse de tout cœur, ton père

                                                                                Théophile Gautier

Zoé t'embrasse mêmement; les chats et les chiens vont bien. Zizi est à Versailles, où il fait l'admiration des douairières.

(Tome XI, p. 183-184)
 
 

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