Mon cher Kaempfen,
Excusez-moi de ne pas vous avoir envoyé d'article sur les mines de Paris. Je me suis tant fatigué à les visiter pédestrement, car les philistins avaient accaparé les quatre fiacres qui ont survécu au siège, que je n'ai pas eu la force d'écrire et que je suis resté deux jours assis sur mes décombres de Neuilly pour me reposer. Tout en visitant les maisons brûlées, j'ai ramassé quelques vieux sous oubliés dans les tiroirs des éditeurs de mes bouquins et je pars demain pour Bruxelles pour assister au baptême de mon petit-fils dont on ne pourra pas dire: « Si jeune et déjà fils de monsieur le sous-préfet », puisque son père est dégommé et de là j'irai à Genève chercher ma fille que je n'ai pas vue depuis onze mois. Je vous enverrai de Genève un morceau philosophique et sérieux sur les ruines de Paris, qui vous fera plaisir, je l'espère, car à l'Officiel cela ne doit pas être pris en racontar.
Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi à Genève, quai du Mont Blanc, numéro 3. Je ne reste que cinq ou six jours à Bruxelles et mon quartier d'été sera près du lac. J'attendrai là qu'on ait rebouché ma maison criblée comme une passoire, relevé les cloisons intérieures effondrées et remis de niveau le plancher de ma chambre qui ondule comme le pavé de Saint Marc à Venise. Je compte vous trouver réinstallé dans votre joli cabinet du quai Voltaire; en attendant, croyez à ma vive et sincère amitié. Présentez mes compliments affectueux à Herbette et aux amis de la rédaction.
Bien à vous
Théophile Gautier
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