Ce séjour chez Carlotta Grisi fut le dernier qu'y fit Théophile Gautier.

Le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, dont Gautier relate ici la rencontre lors de son passage à Bruxelles, fut le bibliographe de l'écrivain (voir la Bibliographie).

Massol (Léon) était le fils du célèbre baryton Auguste Massol (1802-1896) et le fiancé d'Estelle. Le mariage n'eut pas lieu, pour des raisons qui n'ont pas été établies; en 1872, Estelle épousa l'homme de lettres Émile Bergerat.

Carlotta Grisi, privée des loyers de sa maison de Paris par les événements de 1870-1871, avait dû louer sa villa de Saint-Jean pour subsister et s'installer dans un appartement de Genève avec sa fille Ernestine et sa nièce Estelle.
 

À Émilie Gautier
26 juin 1871
Ma chère Lili,

Enfin! me voilà à Genève. J'ai bien cru que je n'y reviendrais jamais. Cependant tout arrive et j'y suis. Estelle va très bien, Carlotta et Ernestine sont toujours très gentilles. Massol a coupé sa barbe, ce qui fait que je l'ai d'abord pris pour Gaïffe. Tout ce monde a été très content de me revoir. On m'a trouvé très maigri, mais pas trop changé pour un homme qui a survécu au siège, à la Commune et à la pneumonie. Mais ne pas voir Carlotta à Saint-Jean est un fait auquel je ne m'accoutume pas. Certes l'appartement qu'elle occupe est très gai; on voit le lac du balcon, c'est charmant, mais l'aimable figure n'est plus dans son cadre. Ça manque de marronniers et de serre et de jonction de l'Arve et du Rhône et de promenades dans le jardin. C'est comme si l'on s'était rencontré dans un endroit quelconque et j'ai toujours envie de dire: « Eh! bien, quand allons-nous à la maison? » Mais il fallait louer Saint-Jean ou mourir de faim.

Moi je suis très joliment installé à deux pas de Carlotta, dans une grande chambre au premier, avec deux fenêtres sur la place des Alpes, très proprement meublée. Il y a un divan exquis sur lequel je m'accroupis avec délices. Cela me coûte quarante cinq francs par mois. A huit heures les gens chez qui je loge m'apportent une gamelle de soupe épaisse. Cela me permet d'attendre l'heure du déjeuner sérieux chez Carlotta. Mon adresse est rue du Fossé Vert no 9 maison Henny Genève Suisse. Te voilà renseignée.

Toto et sa petite famille ont dû arriver hier soir à Neuilly où ils logeront parmi les gravats jusqu'à ce que l'ex-sous-préfet ait trouvé un appartement et loué des meubles pour le garnir. Cela vous amusera de voir pendant quelques jours votre petit neveu qui est vraiment fort gentil.

Cela fait un drôle d'effet d'être dans une ville tranquille où il n'y a pas de maisons brûlées ou démolies par les obus, où les gens vont et viennent comme autrefois avec des airs naturels. Ils sont cependant en république, à ce qu'ils disent, on ne les croirait pas.

Il m'est arrivé à Bruxelles une aventure bizarre. J'ai été recherché pendant huit jours par toute la police de la ville et traqué comme si j'avais commis quelque crime. Il s'agissait simplement d'un bibliophile passionné qui, m'ayant aperçu dans la rue et ne sachant pas mon adresse, employait ce moyen pour la découvrir. Le plus curieux de l'histoire, c'est que les argousins n'ayant pas réussi, j'allais échapper à mon collectionneur quand, le jour même de mon départ, il m'a rencontré de nouveau et m'a mis, cette fois lui-même, la main au collet pour m'amener dans sa bibliothèque. J'y ai trouvé la plus merveilleuse collection de mes œuvres qui soient au monde. Monsieur de Spoelberch a rassemblé scrupuleusement tout ce que j'ai écrit et tu sais de quels flots d'encre et de copie il s'agit et ce qu'ils m'ont coûté d'ennui et de temps! Il m'a fait relire et reconnaître des morceaux disparus au fond de ma mémoire où ils étaient ensevelis sous des montagnes de papier noirci. J'ai retrouvé là tous mes débuts de journaliste, quand les articles n'étaient pas signés, entre autre certains numéros du Figaro de Karr que je n'avais jamais revus depuis que j'y avais déposé ma prose. Ce jeune homme a fait pour mon œuvre ce qu'un fils seul eût pu entreprendre, aussi ai-je été très touché de son admiration et d'un travail si patient et si désintéressé. Il m'a promis de s'occuper dans l'avenir de mes œuvres complètes et de rétablir dans son intégralité toute la série des études de critique théâtrale si morcelées et si incomplètement réimprimées dans les volumes parus dans mon Histoire de l'Art dramatique. Nous nous sommes quittés enchantés, je crois, l'un de l'autre et nous promettant de nous revoir dorénavant sans l'intermédiaire des sergents de ville.

Mais voilà que je m'embarque à faire de grandes copies. Au moins tu ne me diras pas que je ne vous ai pas écrit. Vous remplumez-vous un peu, pauvres carcasses de siège et de cave que vous êtes? Moi je suis toujours maigre comme un clou et mon derrière continue à ne pas me faire honneur dans le monde. Je ne vais cependant pas mal. Ma marche s'améliore et je n'ai eu depuis que je suis parti qu'un seul accès de palpitations qui s'en est allé comme il était venu, sans motif que je puisse apprécier. Il fait d'ailleurs un temps abominable et le pluvieux Saint-Médard nous vide son pot de chambre sur la tête. Il a cependant fait une éclaircie de quelques heures où j'ai vu mon ami le Mont-Blanc drapé dans son manteau de neige.

Auguste s'est fait marchand de bœufs et il prospère, il a des bottes superbes. Il va chercher des bêtes à cornes en Italie et les ramène à la frontière de France.

Sur ce, je vous embrasse. La colonie du quai du Mont-Blanc se joint à moi. Embrasse Eugénie et Alphonsine si tu les vois. Une poignée de main virile à Toto, un baiser de beau-père à Elise et deux baisers d'ancêtre au petit-fils.

Votre frère

                                                                                Théophile Gautier

(Tome XI, p. 204-206)
 

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