Carrie Derick 1862-1941
 

Les femmes dans le domaine scientifique
La recherche scientifique au Canada a surtout été l'affaire des hommes. Au 19e siècle, les femmes faisaient déjà de la recherche, surtout en biologie, mais les professions scientifiques leur étaient fermées. Et bien que la majorité des enseignants dans les écoles publiques aient été des femmes dès le milieu du siècle, celles-ci ont eu beaucoup plus de difficultés à poursuivre une carrière universitaire. Pendant les années 1990, les femmes représentaient encore beaucoup moins de la moitié du corps professoral des universités canadiennes.

Carrie Derick (1862-1941)
Carrie DerickCarrie Derick est une généticienne internationalement reconnue pour ses travaux sur l'hérédité. Au Canada, les femmes avaient beaucoup de difficulté à faire carrière dans le domaine scientifique. Lorsque l'Université McGill la nomme professeur titulaire, en 1912, Carrie Derick est la première femme du Canada à accéder à ce rang. Sa carrière de scientifique éminente n'est cependant pas la seule raison pour laquelle elle a joué un rôle de premier plan dans l'histoire du Canada. Elle est aussi l'une des féministes les plus importantes de la première vague. Elle a milité pour l'avancement des femmes dans les domaines de l'éducation et des professions, pour l'amélioration des conditions sociales et pour le droit de vote des femmes.

Carrie Derick voit le jour à Clarenceville, dans les Cantons de l'Est (Québec) en 1862. Après ses études à la Clarenceville Academy, elle entre à l'école normale de l'Université McGill. Son diplôme obtenu, elle enseigne à Clarenceville, puis dans une école privée pour jeunes filles de Montréal. En 1889, elle s'inscrit à la faculté des arts de McGill. Il y a alors tout juste quatre ans que l'Université McGill accepte les femmes comme étudiantes. Elle reçoit son baccalauréat ès arts en 1890, avec les plus meilleures notes de sa classe. Elle se mérite un prix en zoologie et en études classiques, et la médaille Logan Gold dans les sciences naturelles.

Au cours des années suivantes, Carrie poursuit de concert plusieurs activités: elle est inscrite au programme de maîtrise à McGill, elle continue à enseigner, et elle est préparatrice de botanique à mi-temps à McGill. En 1896, elle reçoit son diplôme de maîtrise. Son professeur, David Penhallow, la recommande à l'Université McGill pour un poste de chargée d'enseignement à temps plein, mais le Bureau des gouverneurs n'est pas prêt à considérer la nomination d'une femme à un poste aussi élevé. L'Université lui propose plutôt un emploi de préparatrice à temps plein au salaire annuel de 750 $, le même montant que reçoivent les hommes qui ne possèdent qu'un baccalauréat. Carrie refuse, et le financier canadien Sir Donald Smith, qui avait fait un don à l'Université McGill afin de permettre aux femmes de s'y inscrire, fournit des fonds supplémentaires qui permettraient de hausser ce salaire à 1000 $. Carrie accepte; en huit ans, elle ne recevra aucune augmentation de salaire.

Pendant ces années, elle collabore étroitement avec le professeur Penhallow, continue d'étudier et poursuit ses propres recherches, tout en enseignant. En 1901, elle va poursuivre ses études à l'Université de Bonn. Elle termine les travaux de recherche exigés pour l'obtention du doctorat, mais ne reçoit pas son diplôme parce que l'Université de Bonn ne confère pas de doctorats aux femmes. Carrie ne se laisse pas décourager et poursuit ses recherches. Elle passe trois étés à l'Université Harvard et sept à la station biologique de Woods Hole, au Massachusetts.

Carrie devra lutter contre la discrimination pendant toute sa carrière de scientifique. Lorsqu'elle revient à McGill, elle écrit au directeur de l'Université pour se plaindre de son manque d'avancement. Elle est promue au rang de professeure adjointe, avec un augmentation de salaire annuelle de 250 $, mais elle doit enseigner des cours d'été supplémentaires qui, bien entendu, empiètent sur ses recherches. En 1909, Penhallow tombe malade et Carrie assume la direction du département de botanique. Elle continue après la mort de Penhallow, un an plus tard. En 1912, McGill fait paraître un appel de candidatures. Non seulement Carrie n'obtient pas le poste, mais elle n'est même pas invitée à une entrevue formelle. À sa place, c'est Francis Lloyd, un botaniste américain, qui est engagé sans même être interviewé. En guise de dédommagement, le Bureau des gouverneurs la nomme professeur titulaire. Carrie Derick est la première femme à accèder à ce rang dans une université canadienne. Toutefois, ce nouveau titre n'est guère qu'honorifique et n'améliore pas vraiment sa situation: elle ne fait pas partie du corps professoral de l'Université et ne reçoit pas d'augmentation de salaire.

Les relations entre Lloyd et Carrie Derick s'amélioreront avec le temps, mais au début elles sont difficiles. Pour affirmer son autorité sur Carrie, Lloyd lui fait exécuter des tâches qu'elle considère appropriées pour un préparateur, et non pour un professeur titulaire. Elle avait eu une plus grande liberté de mouvement lorsqu'elle n'était que professeure adjointe de Penhallow. La direction de l'Université s'interpose et nomme un nouveau préparateur pour aider Lloyd, ce qui permet à Carrie de retourner à l'enseignement et à la recherche.

En dépit des obstacles auxquels Carrie fait face à McGill, ses communications sur le sujet de l'hérédité sont lues par les scientifiques du monde entier et préparent les futurs progrès de la génétique. En outre, Carrie écrit des articles et donne des conférences publiques à l'intention des non-scientifiques. En 1910, elle est l'une des seules femmes nommées dans American Men of Science («Les savants américains»). Elle est membre de nombreux organismes professionnels, dont la Botanical Society of America, l'American Genetics Association et la Canadian Public Health Association, qui commencent tout juste à accueillir les femmes. Elle publie des articles dans leurs périodiques, ouvrant ainsi une nouvelle voie aux autres femmes. Elle est souvent consultée sur nombre de sujets, dont la délinquance juvénile et l'insuffisance mentale. Elle se déclare en faveur du contrôle des naissances, illégal au Canada de 1891 à 1969. Elle ose même faire la leçon sur ce sujet au premier ministre du Québec, Sir Jean-Lomer Gouin. «Comme elle me fait rougir, cette vieille fille de McGill!», dira-t-il plus tard.

Les difficultés qu'elle doit surmonter dans sa vie professionnelle font de Carrie une féministe militante. Elle travaille à l'amélioration des ouvertures professionnelles, de la condition sociale, et des droits civiques des femmes. Elle croit que «les professions devraient être ouvertes aux femmes comme aux hommes». Oeuvrant avec d'autres diplômées de McGill pour améliorer la condition des étudiantes de McGill, elle soutient Annie Langstaff, la première diplômée en droit de McGill, quand celle-ci tente sans succès d'entrer au Barreau de Montréal. Elle est l'une des dirigeantes du Montreal Council of Women, qui regroupe des organismes féminins travaillant à une multitude de réformes, et elle joue un rôle actif dans la lutte pour l'obtention du droit de vote.

Carrie Derick prend sa retraite en 1929 pour raisons de santé. L'Université lui confère le titre honorifique de professeur émérite. Scientifique, professeure et réformatrice, Carrie Derick s'est mérité une place durable dans l'histoire du Canada.

 

 

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