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C'est le Portugal, et non l'Angleterre, qui, le premier, s'intéressa sérieusement à la pêche au large des côtes de Terre-Neuve. Bientôt, l'Espagne et la France prirent comme lui le chemin du Nouveau Monde; dès 1550, plus de 400 vaisseaux et 12 000 pêcheurs y venaient chaque année pour faire la pêche à la morue. Les premiers pêcheurs ne mirent pied à terre que pour s'approvisionner en eau potable et en bois de chauffage, mais petit à petit on se mit à pratiquer deux types de pêche: la pêche côtière, au moyen de petits bateaux, et la pêche hautière ou pêche sur les bancs. Il existait aussi deux méthodes de conservation du poisson destiné à l'Europe: le vert-salage et le salage à sec. La pêche était une activité itinérante; les pêcheurs arrivaient au tout début de l'année et rentraient chez eux à la fin de la saison. Le salage et le séchage furent les seules façons de conserver le poisson jusqu'à ce que la mise en glace et la réfrigération se généralisent au 20e siècle. L'industrie de la pêche joua un rôle important dans l'économie européenne au début de l'ère moderne, car la morue, riche en protéines et facile à conserver, avait vite supplanté le hareng et le saumon comme poisson principal. Comme la consommation de la viande était interdite les vendredis et les jours de fête dans les pays catholiques d'Europe, la demande de morue augmenta. La morue séchée devint en outre un aliment de base très important pour les marins et pour les armées, de plus en plus nombreuses et mobiles, des grandes puissances européennes. De plus, la pêche constituait un entraînement idéal pour les marines de l'époque. La morue devenue une ressource d'importance stratégique, il n'est pas surprenant que les luttes hégémoniques européennes aient eu des répercussions sur l'industrie de la pêche en Amérique du Nord. L'Angleterre, la France, le Portugal, l'Espagne et la Hollande s'affrontèrent souvent au sujet de leurs droits de pêche dans les eaux qui devaient appartenir plus tard au Canada. La guerre devint une caractéristique des pêches dans le Nouveau Monde.
Au début du 17e siècle, l'Angleterre et la France étaient parvenues à dominer l'industrie de la pêche au large de la côte est de l'Amérique du Nord. Bien que les Espagnols et les Portugais aient été chassés de la région par la marine britannique, les pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre s'y aventurèrent bientôt. En 1713, lorsqu'elle céda Terre-Neuve à l'Angleterre, la France se vit obligée d'en retirer ses colons. Elle conserva cependant le droit de prendre et de sécher le poisson sur la côte du nord et de l'ouest de l'île, qui prit le nom de «Treaty Shore» ou de «French Shore». La pêche joua un rôle de la plus haute importance dans la Guerre de Sept Ans (1756-1763), pendant laquelle la France et l'Angleterre se disputèrent la possession de l'Amérique du Nord. En 1761, le duc de Choiseul, alors ministre français des Affaires étrangères, offrit à l'Angleterre de lui céder le Canada, mais refusa de renoncer aux droits de pêche à Terre-Neuve. Le premier ministre de l'Angleterre, William Pitt, entendait mettre fin à ces droits; il déclara même au Parlement qu'il préférait perdre son bras droit que de permettre à la France de les garder. Choiseul répondit qu'il aimait mieux mourir lapidé dans les rues de Paris que de renoncer à la pêche en Amérique du Nord. Lorsque la paix fut signée en 1763, la France céda à l'Angleterre ses possessions nord-américaines, y compris le Canada et l'Île du Cap Breton, mais garda le droit de pêcher et de saler le poisson sur la côte nord de Terre-Neuve. Elle acquit en outre les îles de Saint-Pierre et Miquelon pour y abriter sa flottille de pêche. La France jouit encore dans les eaux canadiennes de certains privilèges que les États-Unis ont aussi possédés pendant la plus grande partie du 20e siècle.
Dès le début du 20e siècle, le moteur à vapeur permit aux pêcheurs d'utiliser des techniques plus complexes et plus efficaces. Peu à peu, les voiliers furent remplacés par des bateaux à vapeur, puis, très vite, par des vaisseaux plus grands et plus puissants tels que les chalutiers à pêche latérale, les chalutiers à pêche arrière, et enfin les chalutiers-usines congélateurs. En même temps, les engins de pêche, eux aussi, se perfectionnèrent. Il devint bientôt possible de pêcher par tous les temps. En fait, certains vaisseaux quittaient rarement les zones de pêche; on remplaçait périodiquement les équipages, et des cargos transportaient leurs produits vers les marchés. En outre, plus leur capacité augmentait, plus les vaisseaux envoyés par de nombreux pays dans les zones de pêche se multiplièrent. Dans la plupart des industries, les améliorations technologiques ont souvent permis de réduire le nombre des entreprises de transformation et des travailleurs, tout en augmentant la productivité. Ce ne fut pas le cas dans l'industrie de la pêche, où on construisait de plus en plus de bateaux en dépit d'une productivité accrue. De nombreuses nations s'aperçurent que les produits de la mer étaient une source de protéines à meilleur marché que l'agriculture, sans restrictions, et dont personne n'avait le monopole. Après la Première guerre mondiale, les Français, les Espagnols et les Portugais, comme les Américains, les Canadiens et les Terre- Neuviens, continuèrent à exploiter les Grands Bancs. De nombreux Européens y étaient encouragés par des primes que leur versait leur gouvernement. À la fin des années 1940, les pêcheurs espagnols commencèrent à pratiquer la pêche par paire, une technique extrêmement efficace qui consiste à faire remorquer un grand filet par deux vaisseaux. Les Portuguais, par contre, indifférents à la plupart des nouvelles techniques, reprirent la pêche à la ligne traditionnelle dans des doris de cinq mètres de long manoeuvrés par un seul homme. En mars 1954, le Fairtry, premier chalutier-usine congélateur et premier chalutier à pêche arrière commercial, le dernier cri de la technologie de la pêche à l'époque, fut lancé d'un chantier maritime d'Écosse et envoyé aux Grands Bancs. Il levait ses filets au moyen d'une rampe située à l'arrière, contrairement aux chalutiers plus anciens qui levaient les leurs par le côté. Cette méthode nouvelle permettait d'employer des filets plus grands et de pêcher par n'importe quel temps ou presque. Le vaisseau était équipé d'une installation de congélation rapide, de fileteuses automatiques, d'unités de réfrigération et d'une usine de farine de poisson.
Entretemps, les planificateurs soviétiques décidèrent d'augmenter par la pêche l'appoint en protéines dans l'alimentation de leur population. Ayant très vite reproduit le Fairtry, l'Union Soviétique possédait dès les années 1960 sa propre flottille de chalutiers-usines congélateurs. Elle se lança dans l'industrie de la pêche comme dans une campagne militaire. Lorsque les vaisseaux de reconnaissance avaient établi qu'une région était assez riche en poisson pour être exploitée commercialement, la flottille de pêche toute entière, comprenant un grand nombre de chalutiers-usines congélateurs à pêche arrière et de plus petits chalutiers, y était déployée. Un bateau-mère ou navire-usine l'accompagnait afin de traiter la prise des plus petits chalutiers. L'un de ces navires, leProfesseur Baranov, un bateau-usine de 165 m de long, pouvait transformer la prise de 20 chalutiers de 40 à 50 m. Il était capable de saler 200 tonnes de hareng, de réduire 150 tonnes de poisson et de déchets de poisson en farine, de fileter et de congeler 100 tonnes de poisson de fond, de fabriquer 5 tonnes d'huile, de produire 20 tonnes de glace et de distiller 100 tonnes d'eau par jour. En outre, la flottille russe était accompagnée de navires de ravitaillement en carburant, de remorqueurs de sauvetage, de navires frigorifiques et d'ateliers de réparation flottants. Dès le milieu des années 1960, les Allemands de l'Est et de l'Ouest, les Polonais, Roumains, Norvégiens, Italiens, Belges, Néerlandais, Grecs, Japonais, Cubains et Coréens venaient eux aussi pêcher sur les Grands Bancs. Les Allemands de l'Ouest utilisaient un équipement électronique de pointe pour détecter la présence du poisson et, en 1969, mirent au point le chalut flottant qui permettait aux vaisseaux de remorquer leurs filets à n'importe quelle profondeur. Certains de ces chaluts étaient longs de 300 m, soit autant que trois terrains de football, et se servaient de sonars sous-marins d'une portée de 3 km, ce qui rendait le filet très efficace. Très vite, les autres nations se mirent elles aussi à utiliser cette nouvelle technologie.
C'est ainsi que, à partir de 1920, le Canada, Terre-Neuve et les États-Unis reconnurent l'importance de la conservation, surtout après la surexploitation de leurs stocks d'aiglefin. Au cours des années 1930, la plupart des pays pêcheurs comprirent que d'autres espèces pourraient être menacées si on n'adoptait pas, à l'échelle nord-américaine, des mesures rigoureuses. Cette réalisation n'eut que peu de suite, en raison du nombre de pays et du nombre d'intérêts incompatibles. Cependant, une nouvelle adhésion aux valeurs de l'internationalisme se manifesta après la Deuxième Guerre mondiale, peut-être inspirée en partie par la fondation des Nations Unies. C'est alors que, dans un mouvement de coopération rare parmi les pays pêcheurs, onze pays se réunirent en janvier 1949 pour créer la Convention internationale des pêches de l'Atlantique-Nord (CIPAN), vouée à la gestion et la conservation des stocks. |
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Malheureusement, la CIPAN, un organisme consultatif, n'avait aucun pouvoir pour faire respecter les règlements, et était manifestement mal préparée face à l'énorme expansion de la pêche dans l'Atlantique Nord. Malgré les avertissements répétés des savants de la CIPAN, on refusa de limiter les prises de morue et d'aiglefin. Ce ne fut qu'en 1970 que la CIPAN fut habilitée à établir des limites pour certaines espèces au moyen d'un total des prises admissibles (TPA), fondé sur le concept du rendement maximal soutenable (RMS), la quantité de poisson qui pouvait être pêchée sans épuiser le stock. Pour la plupart des espèces, elle ne put établir des TPA qu'en 1974, mais comme elle tenait compte des facteurs économiques aussi bien que biologiques, les TPA furent souvent trop élevés. De surcroît, plusieurs pays pêcheurs ne tenaient aucun compte des règlements de la CIPAN, se prévalant d'un protocole ajouté à la Convention en 1964, qui permettait à tout membre ayant formulé une objection de déroger aux mesures de conservation prescrites.
Même dans le cadre de la CIPAN, le Canada et les autres pays côtiers adoptèrent des politiques de revendication et de gestion plus rigoureuses. En 1970, le Canada élargit jusqu'à 12 milles ses limites territoriales, et en 1977, à la suite de l'échec du Troisième Congrès sur le droit de la mer, il déclara unilatéralement une zone économique de 200 milles. Le Canada revendiquait la juridiction sur la plupart des stocks de poisson de la côte est; cependant, le plateau continental dépassait 200 milles, et certaines populations demeuraient hors de la portée de cette juridiction.
Établies pour préserver et renouveler les stocks de poisson, la zone de 200 milles et la nouvelle réglementation eurent souvent le résultat contraire: les flottilles de pêche s'agrandissaient. Par conséquent, la prise de poisson de fond augmenta de façon spectaculaire après 1977, malgré la réduction du nombre de vaisseaux étrangers pêchant au large du Canada. En 1979, la proportion canadienne de la prise atteignit 73 %, soit une augmentation de 21 % par rapport à 1977. À Terre-Neuve, en 1981, le nombre de pêcheurs avait augmenté de 41 %, celui des vaisseaux immatriculés de 23 %, et les prises de 27 %. Dès 1974, prévoyant l'établissement de la zone de 200 milles et une éventuelle augmentation des quotas établis par la CIPAN, l'industrie canadienne du poisson avait proposé au ministère des Pêches et des Océans d'affréter à leur propre compte des vaisseaux étrangers. En 1986, alors que les prises atteignaient des niveaux exceptionnels sur la côte est, la Commission mondiale sur l'environnement et le développement (la Commission Brundtland) lança l'alerte: à cause de la surpêche, les espèces les plus communes des océans du monde entier étaient menaçées. En fait, en 1980, des savants canadiens avaient recommandé au gouvernement canadien d'interdire la pêche au capelan et à la morue sur les Grands Bancs. Ce conseil n'eut pas de suite. En outre, certains membres de l'Organisation des pêches de l'Atlantique Nord-Ouest (OPANO), mécontents des quotas qui leur étaient attribués dans les eaux canadiennes, commencèrent à pêcher dans les eaux de la tête et de la queue des Grands Bancs, en dehors de la juridiction canadienne, et pour échapper aux règlements internationaux, immatriculaient leurs vaisseaux dans des pays non membres de l'OPANO. Dans ces eaux où se reproduisent de nombreuses espèces, des vaisseaux non membres de l'OPANO auraient pris plus de 200 000 tonnes de poissons de 1986 à 1991. Par ailleurs, de 1986 à 1992, la Communauté européenne fixait elle-même ses quotas, et ses prises officielles étaient cinq fois plus grandes que celles prescrites par l'OPANO.
Les flottilles des autres pays ont une lourde responsabilité dans la destruction des stocks de morue, mais le Canada n'est pas tout à fait innocent. Tout en critiquant la surpêche étrangère, le gouvernement restait sourd aux avertissements de ses propres experts et passa sous silence une étude indépendante qui préconisait la réduction de la pêche à la morue du nord, jugée menacée. Craignant le chômage qu'entraînerait la fermeture de la pêche, le Canada et les autres pays membres de l'OPANO maintinrent leurs quotas. Cependant, en 1992, la survie même de nombreux stocks étant gravement compromise, le Canada mit en vigueur des réductions importantes de quotas qui entraînèrent la fermeture d'une grande partie de la pêche dans l'est du pays. En 1994 fut votée laLoi sur la protection des pêches côtières qui donnait pleins pouvoirs au ministère de la Pêche et des Océans d'arraisonner et d'arrêter des vaisseaux étrangers jugés être en infraction. L'OPANO finit par accepter une interdiction partielle de la pêche à certains poissons, mais comme le démontre l'arrestation d'un chalutier espagnol par le Canada en 1995, certains pays refusent de reconnaître le principe du développement durable.
Que s'est-il passé? Comment expliquer la disparition de la morue et de tant d'autres espèces? Tous les pays pêcheurs en partagent la responsabilité, mais on peut résumer la catastrophe en trois mots: protéine, profit, pillage. Les pays pêcheurs, âpres au gain, agissaient au mépris des règlements qu'ils avaient mis en place pour assurer la survie de la pêche. La technologie est d'une efficacité dévastatrice, mais il serait injuste de lui attribuer toute la responsabilité du désastre écologique. La faute est celle des gouvernements, des entreprises et des pêcheurs. Les gouvernements refusèrent de voter des mesures conservatrices rigoureuses, malgré des preuves de plus en plus accablantes de la diminution des stocks. Les entreprises furent motivées par le profit. Quant aux pêcheurs, qui ne voulaient que des poissons de haute qualité, ils minimisaient souvent l'importance de leurs prises et rejetaient les poissons de petite taille pour rentabiliser au maximum chaque voyage. La dévastation de la pêche au Canada atlantique a mis en chômage des milliers de personnes. De nos jours, il ne reste plus qu'à souhaiter que tous ceux qui participent à l'exploitation des ressources naturelles finissent par bien comprendre la portée de ce bouleversement social. On ne peut plus se fier au hasard. Le développement durable exige, à l'échelle internationale, le sens de la responsabilité et une coopération disciplinée.
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